02 Mar 2009
Nouvelles voies de recherches et de création dans l’espace public ?
La seconde raison est consécutive des objectifs, des priorités mêmes de Seine Amont aujourd’hui, aussi bien pour l’Établissement Public d’aménagement Orly-Rungis-Seine Amont que pour l’association intercommunale Seine Amont développement créée avec le soutien du Conseil Général du Val-de-Marne pour lesquelles la prise en compte de la dimension culturelle de ce développement n’apparaît pas comme prioritaire, du moins au regard des objectifs stratégiques d’aménagement du territoire, de développement résidentiel et de développement économique que portent ces deux structures, chacune selon ses missions, ses modes d’intervention et ses frontières propres.
Il n’en reste pas moins que les communes qui constituent Seine Amont connaissent une vie culturelle et artistique intense, au plan institutionnel et disciplinaire, avec une collectivité départementale particulièrement présente et structurante dans les principaux domaines artistiques une politique culturelle affirmée depuis plusieurs décennies à l’initiative de Michel GERMA, président du Conseil Général de 1976 à 2001.
De plus, dans la genèse de Seine Amont, et singulièrement dans le cadre de la mission Seine Amont créée en 1992 pour préfigurer sinon accompagner la constitution de l’établissement public d’aménagement, le rapprochement « des mondes de l’aménagement et de la culture » était recherché, à partir de ce que Jacques Deval, ancien chef de projet à la mission Seine Amont, a pu nommer la démarche paysage : « elle permet en particulier de dépasser le déficit de représentation d’un "territoire ordinaire" grâce à une dynamique de projet créée par des regards d’artistes qui révèlent les points d’ancrage, les traces et les hauts-lieux de ce territoire et construisent ainsi les récits communs à l’ensemble des villes ».
C’est dans ce cadre prospectif que se sont alors formalisés, avec Catherine Viollet, en tant que conseillère culturelle aux arts plastiques de la Ville de Vitry-sur-Seine-sur-Seine, les Ateliers de création artistique de la Seine Amont. Pour la Ville de Vitry-sur-seine, cette proposition s’inscrivait sur fond d’une action artistique de longue durée et très conséquente en matière d’arts plastiques : avec un investissement dans le « 1 % artistique » parmi les plus importants en France, après Paris et Grenoble, dont résulte la présence de 110 œuvres dans la ville, avec l’activité d’une galerie municipale, la constitution d’un fonds d’arts graphiques et photographiques en dépôt désormais au MAC / VAL et la tenue d’un événement annuel, Novembre à Vitry, depuis la fin des années 60.
Les Ateliers de création artistique de la Seine Amont avaient pour but de contribuer à « l’émergence d’un nouveau paysage "comme champ extraordinaire de création" unissant la ville, l’industrie et le fleuve ». Ce fut un lieu d’appropriation collective du travail de projet qui a associé en 2003 et 2004 le milieu associatif et les grands industriels du site. Au sein de ces ateliers de création, les plasticiens, architectes, paysagistes… devaient « travailler sur des thématiques en lien direct avec le territoire et son paysage industriel » afin de contribuer aux propositions d’aménagements futurs du site industriel le long de la Seine.
Lors de cette phase de recherche et de préfiguration, toujours à partir de la « démarche paysage », d’autres projets, d’autres concepts aussi sont alors apparus comme celui de « boulevard des Arts ». Cette dénomination s’appliquant à la RN305, « axe magistral du projet de territoire [1] », visait à relier et à mettre en valeur les réalisations artistiques et le patrimoine présents sur trois des communes de Seine Amont, à savoir Ivry-sur-Seine, Vitry-sur-Seine et Choisy-le-Roi jusqu’à Orly.
Le projet des ateliers artistiques de Seine Amont n’a pas nécessairement trouvé aboutissement, tout comme les termes de « boulevards des arts » ne sont pas entrés dans les usages des différents acteurs de l’aménagement et de la culture et encore moins de la population. Il n’en reste pas moins que l’ouverture, en 2005, du musée d’art contemporain du Val-de-Marne sur la RN 305, constitue à elle seule l’emblème de cette logique qui relie l’aménagement urbain et la culture, et offre la singulière possibilité de conjuguer localement un projet muséographique de portée nationale et internationale avec une action artistique au long cours dans une ville populaire de la proche banlieue.
L’émergence de nouvelles approches…
Dans le même temps, de nouvelles approches apparaissent, aussi bien du côté de la recherche que du travail artistique, de nouvelles façons d’être en relation avec un territoire et sa population.
Deux exemples témoignent de cela…
… brièvement, dans le domaine de la recherche en sciences sociales
Brièvement parce que la présente lettre Culture-et-territoires consacrera en fin d’année 2009 un entretien à cette recherche et mettra en ligne le rapport de recherche et son résumé. Il s’agit en effet d’une des recherches consécutives du second appel de Culture-et-Territoires en Île-de-France. Alessia de Biase, anthropologue et architecte, et son équipe pluridisciplinaire [2] veulent comprendre la manière dont aujourd’hui les habitants d’Île-de-France appréhendent les relations entre culture et territoire [3]. C’est l’objectif du projet de recherche proposé :
« Face à la prolifération des discours qui présentent les cultures territoriales comme des produits de la mondialisation, nous proposons une approche qui se penche sur la nécessité de les appréhender comme des constructions en tension. À partir d’un regard transversal sur la question, constitué des échanges entre des chercheurs en sciences humaines et sociales et des artistes, de nouvelles manières de se référer aux cultures territoriales peuvent surgir. Pour ce faire, nous devrons mettre à distance les notions conventionnelles de culture et de territoire, dans notre recherche de terrain. Ceci nous permettra de saisir la configuration d’une territorialité culturelle singulière dans laquelle les programmes institutionnels prennent une place. Aussi, nous imposerons artificiellement un rayon d’un kilomètre établi autour d’un grand centre culturel, pour constituer notre terrain d’enquête. Sans procéder à une évaluation des centres culturels, nous élaborerons de nouveaux indicateurs qui nous permettront de saisir les significations les plus générales de la culture et du territoire dans des régions spécifiques. »
Deux établissements culturels ont été choisis pour mettre en œuvre cette approche singulière : le Musée d’art contemporain du Val-de-Marne et le Centre National de la Danse à Pantin.
La suite du travail de recherche sera donc évoquée dans le courant de l’année 2009…
… plus longuement, en matière d’action artistique dans un territoire en profonde rénovation
Stefan Shankland est un artiste plasticien qui intervient depuis une dizaine d’années essentiellement dans ce qu’il nomme le domaine public : « je n’interviens pas prioritairement pour amener une œuvre d’art dans le domaine public. L’espace public est avant tout la matière même de ma démarche. J’imagine des projets qui vont faire que les dynamiques sociales, économiques, physiques, culturelles présentes dans le domaine public deviennent manifestes, perceptibles, expérimentables ».
Stefan Shankland, en collaboration avec Andrew Sabin, a notamment conduit le projet C-bin, sur le littoral nord-ouest européen (Grande-Bretagne, Belgique, France). « Nous avions déclaré qu’un linéaire de cinq cents kilomètres de long était devenu notre atelier, un lieu d’exposition et le lieu de rencontre et d’interaction avec le public ». C-bin est une installation publique participative à l’échelle du littoral, qui rend visible la diversité des débris synthétiques rejetés par la mer sur les plages ainsi que la dimension plastique des phénomènes naturels et sociaux qui façonnent ce territoire [4]. Il a continué par la suite à travailler en lien avec les processus de transformation environnementaux et industriels à travers une approche plastique des déchets nucléaires. Il a ainsi mené de 2002 à 2006 une recherche artistique et une série de réalisations en collaboration avec un groupe de scientifiques du CECER au CEA (Commissariat à l’Energie Atomique).
Sachant qu’un chantier important allait s’ouvrir le long de la RN 305, à Ivry-sur-Seine, dans le cadre de la création d’une des zones d’aménagement concerté (ZAC) de la commune, Stefan Shankland a proposé à la ville d’Ivry-sur-Seine de s’inscrire dans ce territoire en tant que plasticien pour y réaliser un projet dans la durée :
« La Ville a accepté quelque chose de particulier : me missionner en tant que plasticien pour mener une recherche sur ce territoire et voir ce que cela produit, c’est-à-dire, me proposer une sorte de résidence hors-les-murs, avant même que la ZAC ne soit déclarée et que l’aménageur ne soit choisi. J’avais dit que je ne ferais pas la recherche seul, mais en rencontrant le plus de personnes possible qui, d’une façon ou d’une autre, ont quelque chose à voir avec cette ZAC. C’est-à-dire ceux qui l’utilisent, y habitent, vont à l’école, la traversent, etc… Pendant 6 mois, à travers une série de projets participatifs menés avec ces différents groupes, je me suis forgé une image de ce qui se passe sur ce territoire et de ce qui pourrait s’y passer dans les prochaines années, ses enjeux, ses potentialités. »

- photo : Léa Marchand
Au terme de ces six premiers mois de présence sur le territoire de la ZAC, d’observations, de rencontres avec les habitants et acteurs de terrain, la ville a décidé d’ajouter au cahier des charges de l’appel d’offre à destination des aménageurs un paragraphe stipulant que l’aménageur devra prendre en compte la volonté de la ville de doter le chantier de la ZAC du Plateau d’un accompagnement artistique et culturel. Cette décision scellait la première étape du projet.
Pour Stefan Shankland, le chantier urbain est souvent considéré par les politiques et les urbanistes comme une nuisance, une zone à mettre entre parenthèses, que l’on réintégrera dans la vie de la cité une fois les travaux achevés. A contrario, il considère qu’un chantier urbain présente aussi un formidable potentiel plastique, culturel et social, généralement inexploité. Précisément parce qu’il dérange et fascine, qu’il attire l’attention, et favorise l’interaction entre les divers acteurs de la ville en train de se faire : habitants, usagers, élus, urbanistes, architectes, artistes, aménageurs, promoteurs, entreprises du BTP…

- photo : Léa Marchand
Seulement, pour pouvoir intervenir, être présent en tant qu’artiste sur un chantier qui, légalement, est fermé au public, il faut un cadre d’intervention, institutionnel, légal et financier. Ce n’est pas la seule raison : Stefan Shankland a aussi constaté qu’en France, ce type de projet est difficilement appréhendable dans les cadres et dispositifs d’intervention dans l’espace public existants (procédure du 1%, commande publique…). Ce cadre, il l’a proposé sous la forme singulière, unique, d’une démarche dite HQAC, pour haute qualité artistique et culturelle, s’inspirant des objectifs du développement durable et de la démarche HQE (Haute Qualité Environnementale) et conçu comme un nouvel outil permettant de se saisir des potentialités artistiques, culturelles et sociales des projets d’aménagement urbain. La validation de cette démarche par la ville et sa prise en considération par l’aménageur choisi – en l’occurrence l’AFTRP [5]- ont constitué la seconde étape de ce projet.
On peut souligner ici que cette démarche HQAC soulève un paradoxe intéressant. Dans la politique culturelle française, on est principalement centré sur l’œuvre, et peu sur le processus de création. Or, avec cette démarche, l’exigence de qualité est comme « retournée » : elle est située d’abord dans le processus et pas nécessairement dans le résultat. La démarche HQAC permet ainsi de financer une véritable recherche artistique dans l’espace public en mutation.
Le site de la démarche HQAC : trans305

- photo : Léa Marchand
Enfin, Stefan Shankland souligne que la question de la HQAC rayonne bien au-delà d’Ivry-sur-Seine :
« Récemment, j’ai été trois mois en Allemagne dans le cadre d’une Villa Médicis hors-les-murs pour faire avancer ma réflexion sur le potentiel du HQAC. Je souhaitais aller en Allemagne travailler avec différents collectifs d’architectes comme RaumLaborBerlin et d’artistes qui interviennent régulièrement dans l’espace public, notamment dans le cadre des différents IBA (International Bau Austelung - fonds pour des réaménagements urbain).
En ex-Allemagne de l’est, la relation entre art et aménagement a été posée avec acuité ces dernières années au regard du phénomène des “shrinking cities” ou “villes rétrécissantes”. Alors que l’essentiel des villes d’Europe de l’ouest voient leur population croître et ont basé tout leur imaginaire sur l’idée qu’une ville qui va bien c’est une ville qui grandit, beaucoup de villes d’Allemagne de l’est sont confrontées à un phénomène inverse. Est-ce que ça veut dire qu’il n’y a plus de droit à la culture dans l’espace public d’une ville soumise à un processus de décroissance ? Non bien évidemment, mais cela signifie que tous les schémas sont remis en question dans ce nouveau rapport de l’art et de la culture à la ville. Cette situation est propice à l’émergence d’une réflexion renouvelée, on trouve d’autres solutions que l’implantation de sculptures monumentales dans l’espace public. Des formes artistiques et des collaborations nouvelles émergent.
En soutenant cette résidence de recherche en Allemagne, CulturesFrance a su reconnaître la portée nationale de la réflexion autour de cette nouvelle démarche HQAC qui dépasse le contexte local d’Ivry-sur-Seine où elle est actuellement expérimentée. »
À noter également qu’une étude sur la démarche HQAC menée en collaboration avec le pOlau-pôle des arts urbains, centre de recherche sur l’art et la ville missioné par le ministère de la culture, est en cours. Cette étude vise à comprendre comment la démarche HQAC peut se développer au niveau national dans d’autres contextes urbains.
Notes
[1] Jacques Deval : Seine Amont, le patrimoine comme dynamique territoriale, dossier « la reconquête urbaine » de la revue de l’association nationale des architectes des bâtiments de France, la pierre d’angle, n° 38 – mars 2005.
[2] Thierry Lafont, danseur et chorégraphe, Eric La Casa, sound artist et Maria Anita Palumbo, anthropologue.
[3] Projet de recherche : Rayonnements – essai de définition de territoires culturels en Ile-de-France, Laboratoire Architecture Anthropologie – École nationale d’architecture de Paris-La Villette.
[4] Pour plus d’information sur le projet C Bin voir le site.
[5] L’Agence foncière et Technique de la Région Parisienne

Nouvelles voies de recherches et de création dans l’espace public ?